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La terre et l’eau ne sont pas des marchandises

Lettre adressée aux dirigeants de la compagnie Innergex Renewable Resources, basée à Longueuil, 29 juillet 2016

« Nous, les communautés autochtones, qui formons la majorité des habitants de la Sierra Norte de Puebla, disons haut et fort que nous sommes prêts à défendre nos territoires et nos vies », écrivent les signataires du texte

Publication apparût dans Le Devoir le 28 juillet 2016

" Messieurs,

Le 27 juin dernier, le président du Mexique, M. Enrique Peña Nieto, parlant devant la Chambre de commerce et d’industrie de Québec, a annoncé que l’entreprise Innergex Renewable Resources, dont le siège social est à Longueuil, au Québec, construira un barrage hydroélectrique dans l’État de Puebla, au Mexique. Votre entreprise y possède déjà un associé, Comexhidro, qui sera de toute évidence votre partenaire. Vos deux sociétés ont en commun d’être des entreprises privées spécialisées dans la production d’énergie électrique, nées dans les années 1990, lorsque, tant au Québec qu’au Mexique, les grandes entreprises d’État, Hydro-Québec et la Comisión Federal de Electricidad, respectivement, ont décidé la privatisation partielle de leurs activités.

Concernant le « développement durable » que vous proposez, les projets de barrages actuels dans la Sierra Norte de Puebla sont nés à la suite de vastes projets de mines à ciel ouvert en haute montagne, mines qui requièrent non seulement d’énormes quantités d’eau (pour la lixiviation du métal), mais beaucoup d’énergie électrique (pour le broyage et la centrifugation du minerai). Il en va de même pour l’extraction d’hydrocarbures par fractionnement hydraulique, qui a déjà commencé dans la plaine côtière voisine. D’autres intérêts s’y sont joints récemment, y compris la transnationale Walmart qui possède au Mexique une vaste chaîne de magasins.

Or, le territoire de la Sierra Norte de Puebla n’est pas un territoire inhabité. Nous sommes près de 500 000 à y vivre, en majorité des autochtones totonaques et nahuas : la densité y atteint souvent 300 habitants au kilomètre carré. Nous y pratiquons depuis des siècles l’agriculture et l’élevage à petite échelle. Les vallées qui entourent nos rivières sont fertiles et il n’est pas un mètre carré qui ne soit planté de maïs, de café ou d’arbres fruitiers. Les rivières elles-mêmes nous fournissent du poisson et des crustacés. La terre et l’eau ne sont pas seulement essentielles à notre survie, elles sont aussi sacrées pour nous. C’est ce terroir que nous avons hérité de nos aïeux et que nous voulons transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants.

Le projet hydroélectrique Puebla 1, déjà en marche, réalisé par votre associé Deselec 1 Comexhidro, veut harnacher la rivière Ajajalpan, qui traverse les municipalités d’Ahuacatlan, Tepatlan et Tlapacoya, en pays totonaque. D’après le permis octroyé par la Comission de régulation de l’énergie, il doit produire de l’énergie électrique pour la compagnie Walmart et ses entreprises associées. D’autres projets sont prévus sur les rivières Zempoala et Apulco (cette dernière en pays nahua).

Absence de consultation

Nous, les communautés autochtones, reprochons au gouvernement mexicain d’avoir déjà octroyé de multiples permis pour la réalisation de ce projet, qui affecte nos territoires, nos ressources et nos vies, et ce, sans véritable consultation. Par exemple, la Commission nationale de l’eau (CONAGUA) a concédé à Deselec 1 Comexhidro l’usage et l’exploitation de la rivière Ajajalpan où on prétend construire le barrage, permis qui inclut ses sources et de ses affluents. Que fait-on alors de notre droit à l’eau, garanti par l’article 4 de la Constitution mexicaine ? En outre, l’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) a donné son aval pour la réalisation des travaux, malgré l’existence de sites archéologiques à l’endroit même du barrage. Qu’en est-il alors de notre droit au territoire et à la culture, garanti par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, qui fut ratifiée par le Mexique ?

Notre opposition nous vaut de vivre sous la menace, on a formulé contre nous de fausses accusations, les entreprises ont essayé de diviser nos communautés en promettant de l’argent à certains si les projets étaient acceptés. On a trompé des gens lors de l’achat de leurs propriétés et on a organisé des consultations bidon, avec l’accord du ministère de l’Énergie. Et malgré les décisions de deux tribunaux en notre faveur, nous savons que le projet va de l’avant.

Nous, les communautés autochtones, qui formons la majorité des habitants de la Sierra Norte de Puebla, disons haut et fort que nous sommes prêts à défendre nos territoires et nos vies. Nous voulons éviter le désastre environnemental et les déplacements forcés de populations qui se produiront si se concrétisent les 14 projets de barrages hydroélectriques autorisés dans l’État de Puebla, ainsi que les projets miniers (300 000 hectares concédés à ce jour) et l’extraction d’hydrocarbures par fracturation hydraulique. La terre et l’eau ne sont pas des marchandises. Nos territoires ne sont pas à vendre. La vie de nos peuples est en danger. C’est pourquoi nous exigeons du gouvernement mexicain qu’il respecte son obligation de protéger et de garantir nos droits, et qu’il annule le projet hydroélectrique Puebla 1 et les autres mégaprojets dans la Sierra Norte de Puebla, que nous qualifions de « projets de mort » car ils signifient la fin de nos peuples.

* Texte traduit de l’espagnol par Pierre Beaucage, professeur d’anthropologie à l’Université de Montréal. "

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