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Mounira Badro

Impasse et enlisement du conflit israélo-palestinien

Le Devoir

Impasse et enlisement du conflit israélo-palestinien
Entre les murs d’un conflit

Mounira Badro

Le conflit israélo-palestinien dure depuis plus de 50 ans. Oscillant entre l’impasse et l’enlisement, l’inaboutissement des pourparlers de paix est le reflet des frustrations de deux peuples et de leurs élus. Les trois principaux obstacles à ce qu’on nomme le « processus de paix » mais qui prend plutôt la forme d’une guerre demeurent l’occupation israélienne, la réplique palestinienne et l’absence de volonté politique de régler le conflit. La construction d’un « mur de sécurité » est-elle susceptible d’envenimer ou, au contraire, d’atténuer les diverses dynamiques du conflit ?

À l’heure actuelle, la formule politique veut que plus on s’éloigne de l’enjeu de l’occupation, plus on se voit obligé de régler d’autres problèmes plus immédiats et plus urgents. Certains stratèges israéliens en profitent donc pour accentuer le marasme actuel dans le but d’éviter tout règlement du conflit avec les Palestiniens. Le même phénomène s’applique aux groupes extrémistes palestiniens, qui ne veulent pas un retour aux frontières de 1967 mais plutôt à celles de 1948, ce qui signifierait la disparition de l’État juif.

Il en va ainsi pour les mécanismes générateurs de terrorisme : les plus forts entretiennent les frustrations du faible qu’ils dominent, ce qui conduit au désespoir ou à l’augmentation des attentats suicide. Assurément, les liens dans la dynamique occupation-terrorisme sont plus complexes, mais ils se résument à ce mécanisme essentiel d’une équation quasi impossible.

Les politiques répressives des différents gouvernements israéliens ne représentent qu’une partie du problème. Un autre élément central pour la compréhension du conflit est la virulente opposition du Hamas et d’autres groupes extrémistes palestiniens, dont les seuls objectifs prioritaires sont d’islamiser la société palestinienne. Islamiser d’abord et combattre l’ennemi sioniste ensuite. Cette tâche s’est révélée trop ardue et la plupart des groupes radicaux ont plutôt choisi de lutter pour la libération d’abord.

Israël et le complexe de la sécurité

La question de la sécurité d’Israël est un préalable de base exigé par le gouvernement Sharon dans tous ses pourparlers de paix. En ce sens, les angoisses israéliennes face à la possibilité d’une islamisation du futur État palestinien sont profondes. Par ailleurs, les réserves du gouvernement Sharon en ce qui concerne la « feuille de route », proposée par le « quartet » États-Unis, Union européenne, Russie et ONU, relèvent du recours à l’étapisme et tiennent aussi au dossier des réfugiés palestiniens. Ariel Sharon affirme qu’il ne passera à l’étape suivante que lorsque la précédente sera totalement achevée, sans toutefois offrir une vision globale et un dénouement clair au conflit.

L’attitude du gouvernement israélien à vouloir repousser à plus tard des questions centrales pousse certains observateurs au plus haut pessimisme. Dans le scénario catastrophe du correspondant Victor Cygielman (Le Nouvel Observateur, 18-24 septembre 2003), l’objectif poursuivi ardemment par le gouvernement actuel serait la destruction de l’Autorité palestinienne - déjà ouvertement abordée par Sharon avec la volonté d’éliminer Yasser Arafat -, d’annexer un maximum de terres palestiniennes peuplées d’un minimum de Palestiniens et d’englober le plus grand nombre de colonies possible. Cygielman ajoute que bien qu’un tel scénario soit impensable à froid, il devient possible, voire réalisable, dans des circonstances de graves affrontements militaires.

Les dilemmes de Yasser Arafat

Le mécanisme, bien huilé, des attentats suicide explique partiellement l’incapacité et le refus d’Arafat d’en finir avec les groupes extrémistes. Arafat est hanté par le spectre d’une guerre civile qui éclaterait à la suite d’arrestations massives. Mais surtout, une relation complexe existe entre l’Autorité palestinienne et les groupes extrémistes palestiniens. Plusieurs membres des branches armées du Jihad islamique ou du Hamas ont déjà fait partie du Fatah d’Arafat (les Brigades des martyrs d’al-Aqsa y sont encore plus étroitement liées). Ils ont résisté et combattu ensemble dans les années 70 et 80, que ce soit au Liban, en exil en Tunisie ou dans les territoires occupés. Arafat se fait difficilement à l’idée d’avoir à arrêter des membres du mouvement de la résistance qui combattent un ennemi commun, et ce, malgré le fait qu’il ne soit pas toujours d’accord avec leurs méthodes.

Les circonstances de l’adhésion d’Arafat à la dernière intifada sont révélatrices de cette corrélation. Impuissant à calmer la révolte, le chef de l’Autorité palestinienne a emboîté le pas au soulèvement populaire par crainte de se faire isoler dans ce combat. Le grand dilemme d’Arafat, c’est que s’il gagne la confiance du gouvernement israélien, il perd celle de son peuple, et vice-versa, d’où le caractère paradoxal de sa politique.

Un conflit au pied du mur ?

L’édification par Israël d’un mur, hautement controversé, le long de la Cisjordanie ajoute à l’envenimement du conflit. Cette nouvelle pomme de discorde s’est d’ailleurs transportée à la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye, à laquelle l’Assemblée générale de l’ONU a demandé un avis juridique sur les conséquences de cette édification.

Quel que soit le sort que réservera la CIJ à cette demande, trois conclusions apparaissent d’ores et déjà claires. L’édification du mur permettra peut-être à Israël de gagner du temps, en quelque sorte volé au peuple palestinien, mais il ne résoudra rien sur le fond du problème. En deuxième lieu, si l’objectif d’Israël est de détruire Arafat, il est probable que la continuation de ces actes de « ghettoïsation » de l’adversaire ne fera que renforcer la légitimité d’Arafat.

Enfin, les éléments les plus radicaux des mouvements palestiniens trouveront d’autres moyens pour porter le conflit en Israël, soit à travers les populations arabes qui y vivent, soit à travers d’autres formes de violence que les services de renseignement seront toujours impuissants à déjouer.


Idées, jeudi 11 mars 2004, p. A7