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Un siècle de marxisme

Presses de l’Université du Québec, 1990

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Lucille Beaudry, Christian Deblock et Jean-Jacques Gislain (dirs.), Un siècle de marxisme, Presses de l’Université du Québec, Québec, 1990,

Le texte du livre est disponible à la bibliothèque numérique "Les classiques des sciences sociales", à l’adresse ci-dessous : http://classiques.uqac.ca/contemporains/deblock_christian/un_siecle_de_marxisme/un_siecle_de_marxisme.html

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Présentation

Plus de cent ans après la mort de Karl Marx, faut-il répondre à la fameuse question concernant le Sphinx, ce curieux « animal » à identifier, à supposer que cet « animal » puisse être le « marxisme », ayant atteint l’âge de la maturité, reposant solidement sur ses deux pattes que sont une théorie de la connaissance scientifique (le matérialisme dialectique) et une théorie de l’histoire et de l’action politique (le matérialisme historique) ? Faut-il plutôt répondre que cet « animal », qui fut jadis l’un des fruits les plus brillants et les plus bruyants de la culture occidentale, a atteint l’âge de la sénilité, et que la troisième patte qui le fait encore tenir debout est celle (de bois comme le langage qu’elle parle) que constituent les partis communistes ? Ou enfin faut-il répondre de façon ambiguë que cet « animal » est « à quatre pattes » ? Dans ce dernier cas, le ton ironique de la réponse pourrait laisser entendre que le marxisme est en pleine jeunesse, que, encore mal assuré sur ses quatre pattes que sont l’héritage de la philosophie allemande, l’héritage de l’économie politique anglaise, l’héritage de la pensée politique française (pour reprendre le fameux triptyque de Engels), et l’héritage de la classe ouvrière organisée sous la direction éclairée des partis communistes (pour actualiser un peu ce triptyque), il ne devrait pas tarder, une fois la synthèse révolutionnaire réalisée, à se dresser pour changer la face du vieux monde ; inversement, le ton cynique de cette dernière réponse pourrait laisser entendre que le marxisme est à bout de souffle et qu’une telle posture « à quatre pattes » ne peut être que l’illustration flagrante du rôle idéologique qu’il remplit au service de l’asservissement à un pouvoir autoritaire.

Bien entendu nous ne nous risquerons pas à répondre à cette question, non pas que nous craignions d’être mangés tout un, mais tout simplement parce qu’une particularité exemplaire d’une certaine pensée marxienne a toujours été de refuser que soit définitivement circonscrit le champ de la réflexion et de l’action ouvert par Marx lui-même à l’orée de la modernité.

Ce qui est qualifié actuellement comme étant une « crise du marxisme » s’inscrit beaucoup plus généralement dans la crise de la pensée radicale et de l’action révolutionnaire. Le fait que les doigts soient pointés sur le « marxisme » n’est rien d’autre que la conséquence de la fabuleuse capacité de monopolisation qu’ont eue, respectivement, les écrits du « socialisme scientifique » sur l’intelligentsia radicale, et les principes marxistes-léninistes d’action politique sur l’organisation des luttes sociales révolutionnaires.

C’est la pertinence actuelle de ce quasi-monopole dont a bénéficié le marxisme qui apparaît maintenant problématique à de nombreux égards.

L’importante mobilisation intellectuelle des penseurs radicaux, dont a fait l’objet le projet de Marx de construire les fondements d’une connaissance scientifique radicale de la réalité sociale, a produit une floraison d’« interprétations » et de « contributions » dans tous les domaines de la connaissance des faits sociétaux. Sans dénier l’importance historique de ces apports à la connaissance, notamment dans les domaines de la philosophie matérialiste dialectique, de l’économie politique, de la sociologie des grands groupes sociaux, de l’analyse des fondements idéologiques du discours politique et des formes juridiques de domination, de l’analyse de la nature et du rôle social de l’État et des institutions, etc., la question reste encore ouverte, et peut-être plus que jamais, de savoir si l’oeuvre de Marx et de ses « commentateurs » et « continuateurs » constitue effectivement une rupture épistémologique radicale avec la pensée « dominante ».

Par ailleurs, ce premier questionnement sur l’effective radicalité scientifique de Marx et de la pensée marxienne, se trouve alimenté par le fait paradoxal que ces nouveaux territoires du « continent Marx » ont été à l’origine de nouvelles formes d’idéologisation spécifiquement marxistes et particulièrement sectaires et dogmatiques.

Ces interrogations sur la radicalité de la pensée marxienne et sur la paradoxale incontinence idéologique du discours politique marxiste se doublent, d’autre part, d’inévitables questions, que l’on ne peut pas ne pas se poser à l’heure actuelle, plus d’un demi-siècle après la révolution bolchévique, quant à la nature « révolutionnaire » des résultats concrets des « socialismes réels », et cela bien que ces résultats soient autoproclamés par de nombreux marxistes, et pas seulement les plus orthodoxes, comme étant la concrétisation d’une première étape significative et importante de la réalisation du projet politique de Marx.

À ces deux premiers types de questionnement concernant l’effective réalisation du projet scientifique radical de Marx et de son projet politique révolutionnaire, vient logiquement s’ajouter la lancinante question de savoir quels types de relations établir au sein du marxisme entre ces deux projets scientifique et politique, entre pensée marxienne et action marxiste, entre théorie radicale et praxis révolutionnaire, entre discours scientifique sur la réalité sociale historique et pratique politique orientée vers le changement de cette même réalité. L’évidente contradiction entre ces deux aspects du marxisme, entre le marxisme d’idée, radical et traduit en discours révolutionnaire contre la préhistoire de l’humanité, et le marxisme officiel, dominant et constitué en discours de légitimité du pouvoir, cette contradiction ne peut pas être facilement niée, soit comme le font certains penseurs marxiens occidentaux en invoquant la quasi-universalité de la pensée radicale marxienne, tout autant applicable à la critique du socialisme défiguré qu’à la remise en question du capitalisme sauvage, soit par les idéologues officiels du discours marxiste institué en invoquant les conditions historiques contraignantes du socialisme en marche.

Ces « difficultés » du marxisme ne sont pas nouvelles. Elles constituent même d’une certaine façon ce qui le fait vivre ou mourir de l’intérieur. À chaque moment de son histoire passée le marxisme a su digérer ces difficultés, s’en est nourri parfois, et a, par là même, réussi à conserver le quasi-monopole de la pensée radicale et de l’organisation de l’action révolutionnaire.

Ainsi mise en perspective « la crise » actuelle du marxisme a encore une fois pour enjeu ce quasi-monopole et l’issue de cette crise dépendra à nouveau de la capacité du « marxisme » à orienter la problématisation de ces difficultés dans un sens qui puisse encore mobiliser autant que par le passé la pensée radicale et l’action révolutionnaire.

L’ensemble des textes que nous présentons dans cet ouvrage n’a pas bien entendu pour ambition de traiter, et encore moins de résoudre, toutes les « difficultés » du marxisme que nous venons simplement d’évoquer.

L’intérêt de chacun des articles qui suivent est de mettre en lumière et de discuter une dimension problématique, une « difficulté » que rencontre le marxisme de nos jours.

L’ordre de succession des textes présentés ne traduit pas un ordre d’importance dans la nature des « difficultés » du marxisme, mais plutôt un ordre d’exposition qui nous a paru démonstrativement correspondre à l’existence d’une tension interne au sein du marxisme et dont les pôles alternatifs, dialectiquement reliés, recouvrent, d’un côté, les difficultés théoriques les plus ténues de la pensée marxienne radicale et, d’un autre côté, les « difficultés » du socialisme réel les plus concrètes et les plus réelles quant à la praxis marxiste révolutionnaire.

LE MARXISME :
UN ENJEU DE LA PENSÉE RADICALE

La fascination de l’intelligentsia radicale pour le programme de recherche scientifique inauguré par Marx, après plus d’un siècle de débats et d’excommunications, commence à être sérieusement remise en question sur la base même du réexamen du contenu de la pensée de Marx.

Pour une certaine pensée marxiste pratiquante quoique non orthodoxe, comme celle qu’exprime A. Lipietz dans son texte, il est incontestable que les crises passées et la crise présente du marxisme sont bien réelles mais qu’elles ne sont pas fondées sur sa faillite objective. Les récurrences et approfondissements de ces crises doivent être considérés comme l’expression historique passagère des crises socio-politiques et des crises du mouvement ouvrier.

À cette première forme de réaffirmation de la pérennité historique du quasi-monopole de la pensée marxiste sur la « vraie » pensée radicale, s’opposent de nombreuses autres réflexions sur la pertinence actuelle de la pensée marxienne débouchant sur la remise en question de la présumée radicalité du corpus théorique marxien.

Dans son texte, J. Ayoub s’interroge sur les fondements de la « philosophie marxiste » et se demande si Marx a bien fini, tout au long de ses écrits, de régler ses comptes avec la philosophie allemande, et en particulier avec l’idéalisme hégélien. Ce qui est ici en question c’est de savoir si l’oeuvre de Marx constitue bien les fondements de la critique de la philosophie, et dans ce cas s’il faudrait accorder à Marx le bénéfice de la rupture gnoséologique qui ouvre l’espace de la connaissance sur l’après-philosophie ; ou si, comme cela semble plutôt être le cas, Marx, philosophe de la critique, reste encore de plain-pied, malgré son « renversement dialectique », sur le continent de la philosophie, et en particulier sur le territoire hégélien.

Né dans la polémique, le débat théorique autour de l’« économie de Marx » n’est pas nouveau. Très tôt les théories économiques de Marx furent remises en question, soit, comme ce fut le cas avec Tougan-Baranovsky, Bernstein ou Labriola, pour « réviser » l’économie de Marx dans un sens jugé plus conforme aux réalités historiques changeantes du capitalisme ou plus en accord avec un programme politique social-démocrate, soit, comme ce fut le cas avec Böhm-Bawerk, pour « réfuter » l’économie de Marx et en particulier la théorie de la valeur travail jugée logiquement incohérente.

Les lois du capital ont été particulièrement visées lors des débats, notamment la loi de la valeur travail, la loi de la transformation des valeurs en prix de production ou encore la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Un point ressort toutefois : pour généralement bien fondées que furent les critiques, l’économie de Marx resta longtemps le cadre de référence intouchable de la théorie politique de l’action révolutionnaire, et longtemps elle fut considérée comme la partie la plus achevée, la moins attaquable du moins de son oeuvre. Aujourd’hui tel n’est plus du tout le cas, comme le montre le texte de J.-J. Gislain.

En effet, Gislain étaye la thèse selon laquelle, plutôt que de concevoir un nouvel espace de savoir fondé sur un socle épistémologique inédit, Marx s’attelle en fait à réaliser le projet de l’économie politique classique dans le cadre épistémologique posé par cette dernière. Il est ainsi montré que Marx reprend à son compte les structures élémentaires du savoir de l’économie politique classique, avec au centre de celles-ci le postulat de l’échange d’équivalents valeur, et reconstruit méthodiquement sur leurs bases, de façon plus cohérente quoique encore imparfaite, un « nouveau » corpus théorique indissociablement lié aux fondements de l’économie politique.

Dans ces conditions, malgré la pertinence et la solidité théorique de son analyse, Marx se trouve confronté aux mêmes types de difficultés insurmontables que rencontre, au niveau épistémologique et gnoséologique, l’ensemble de l’économie politique, concernant notamment la détermination nécessaire de la monnaie et de la force de travail comme marchandises.

L’acceptation des thèses défendues par J.-J. Gislain débouche dès lors sur les questions suivantes : la critique des fondements de l’économie politique ne passe-t-elle pas fondamentalement par la critique de l’« économie » de Marx ? Et, la rupture avec l’économie politique et la possibilité de construire une nouvelle approche radicalement différente des phénomènes économiques ne passent-elles pas dorénavant par la nécessité de rompre avec les fondements de l’analyse marxiste ? Est-ce encore une fois poser la nécessité de la connaissance de l’économie marxiste ?

Il est difficile de dissocier dans l’oeuvre de Marx le projet théorique du projet politique. C’est là, rappelons-le, que réside sans doute l’originalité de l’oeuvre théorique et la force du discours politique qu’elle véhicule. C’est là aussi que réside toute l’originalité du socialisme de Marx et ce qui le différencie profondément des autres penseurs socialistes de son époque (voir le texte de C. Deblock à ce sujet). Pourtant, plus de cent ans après la mort de Marx, on peut se demander si le « marxisme » ne serait pas davantage un enjeu intellectuel que social ou politique ? Il est difficile de ne pas se poser cette question avec D. Brunelle. D’un côté, on ne peut que constater l’ascendant théorique du marxisme et l’efficacité, de son discours scientifique et, de l’autre, son emprise réelle de plus en plus limitée au niveau pratique ou programmatique et le peu d’ancrage populaire et d’enthousiasme que suscitent les diverses expériences socialistes. Le marxisme ne serait-il devenu paradoxalement qu’une forme du discours politique ? Ne serait-il plus cantonné qu’aux milieux intellectuels ? Le cas du Québec étudié par L. Beaudry (ce que confirme d’une autre manière le texte de L. Favreau) est à cet égard significatif.

C’est d’abord et avant tout dans la production intellectuelle que s’est immiscé et déployé le marxisme au Québec. Le marxisme y a constitué un mouvement d’idées axé sur la création de revues « analyses politiques donnant lieu par la suite à la mise sur pied de groupes organisés dont la pratique et les débats théoriques ont interagi. Jusqu’à la fin des années soixante, le mouvement d’idées est resté extérieur au mouvement ouvrier. Les événements d’octobre 1970, la réaction politique qu’ils suscitèrent, leur répression et l’organisation politique de la classe ouvrière ont conduit les intellectuels révolutionnaires vers un marxisme préoccupé de pratique politique effective, plus structurée, plus proche aussi des mouvements ouvrier et populaire sans que néanmoins l’influence ne s’étende au-delà de certains secteurs limités de la société. Le dépérissement de ce marxisme militant, devenu orthodoxe à la fin de la décennie soixante-dix, a débouché sur un marxisme intellectuel peu lié au mouvement ouvrier et, paradoxalement, préoccupé davantage de la quête des mouvements sociaux réels que de la lettre du marxisme.

M. O’Sullivan le constate très bien dans son texte portant sur le cas spécifique du mouvement intellectuel marxiste au Canada anglais, le cas du Québec est loin d’être unique. Il illustre en tout cas un paradoxe qui n’est pas sans poser « interrogations. Celle de savoir s’il peut y avoir, sans lien avec le mouvement ouvrier, une philosophie marxiste, une sociologie marxiste, une économie politique marxiste, etc. Le fait de la déconnexion entre la théorie et la pratique n’est certes pas propre au marxisme, comme le rappelle D. Brunelle. Il est néanmoins plus grave dans son cas étant donné la nature même de son projet. N’y a-t-il pas là en effet une contradiction profonde entre le projet initial de Marx et l’esprit même de son oeuvre ?

Le fait de la disjonction entre le projet théorique et le projet politique est désormais partie intégrante de la crise du marxisme et, comme on pourra s’en rendre compte à la lecture des textes ici regroupés, cette crise est loin d’être résolue. Elle l’est d’autant moins que sur le plan politique on ne retient généralement du projet théorique qu’un cadre d’analyse réduit et le caractère mobilisateur du discours, alors qu’à l’opposé, ceux qui se réfugient dans la théorie face à la perte de crédibilité de l’alternative sociale proposée ne conservent du marxisme que l’efficacité analytique de la grille de lecture du capitalisme. Une retombée heureuse de cette évolution paradoxale aura été cependant de forcer les remises en question et de provoquer un retour aux débats sur le terrain du socialisme d’abord et des idées ensuite. Et à ces débats non plus on ne peut échapper, qu’il suffise « évoquer le socialisme et de quels socialismes il peut être question.

LE MARXISME : UN ENJEU POUR L’ACTION
RÉVOLUTIONNAIRE

Nécessité historique, le socialisme passait selon Marx et Engels par l’affirmation politique de la classe ouvrière organisée comme seule classe capable de nier historiquement la société de classes. Sur ce point, Marx se démarquait nettement des différents courants socialistes du XIXe siècle auxquels lui et Engels reprochaient l’utopisme, l’immaturité théorique et politique ou tout simplement l’humanisme.

Comme le rappelle C. Deblock dans son texte, l’objectif final assigné par Marx à l’organisation politique de la classe ouvrière est la conquête du pouvoir et la transformation des rapports sociaux dans le sens de l’abolition des classes sociales et de leurs conditions objectives d’existence. De plus, pour Marx, comme il l’exprime de façon parfaitement explicite dans une lettre à son ami Weydemeyer datée de 1852, la « mission historique » de la classe ouvrière passe par une première phase de dictature du prolétariat, étape nécessaire sur le chemin de la fondation de la future société communiste.

Les idées de Marx allaient-elles s’imposer ? n’a-t-on pas exagéré l’influence de la conception marxienne sur le mouvement ouvrier durant le dernier quart du XIXe siècle et n’a-t-on pas surévalué l’influence politique et syndicale des communistes ? Dans le contexte de cette période de déploiement du mouvement ouvrier à la fois sur le plan politique et syndical, il ne saurait être question de nier le pouvoir mobilisateur qu’a exercé le discours politique de Marx ni la diffusion rapide de ses idées ni le rôle actif joué par les communistes au sein des organisations syndicales ou des partis socialistes naissants.

Ensuite, survint la Révolution d’octobre, première révolution qui se voulut prolétarienne, première révolution marquant l’arrivée au pouvoir d’un parti se proclamant l’émanation de la classe ouvrière. L’impact de cette révolution a été considérable, d’abord en Europe où elle donnera un nouvel élan au mouvement ouvrier révolutionnaire, ensuite dans les pays du tiers monde encore sous le joug du colonialisme, leur pavant la voie de la libération et du développement. Pour nombre de militants, la Révolution d’octobre devait prendre valeur de symbole. Pour la première fois, le socialisme paraissait devenir possible, réel. Le changement social par l’accession au pouvoir de la classe ouvrière devenait une perspective immédiate et une nouvelle ère semblait alors s’ouvrir à l’humanité.

Trois quarts de siècle plus tard, la Révolution d’octobre suscite toujours autant d’intérêt, cependant que l’espoir a cédé la place à la désillusion, au désenchantement à ce point qu’il appert difficile de ne pas s’interroger sur les impasses d’un régime qui a fait du socialisme et de l’émancipation de la classe ouvrière sa première raison d’être. Bakounine aurait-il vu juste lorsque, s’opposant à Marx et à ceux qu’il appelait les « communistes autoritaires », il voyait déjà comme un non-sens historique les prétentions de ces derniers à réaliser le socialisme en s’appuyant sur un groupe d’individus « même les plus intelligents et les mieux intentionnés fussent-ils » et sur l’État. « État veut dire domination, et toute domination suppose l’assujettissement des masses et par conséquent leur exploitation au profit d’une minorité gouvernante quelconque [1]. » Vision prémonitoire ?

L’URSS connaît avec la perestroïka une véritable révolution sociétale. L’insatisfaction à l’égard des institutions politiques et des réalisations économiques est bien réelle. Pendant longtemps pourtant, comme le soulignent L. Beaudry et L. Duhamel dans leur texte, il n’y a pas eu de remise en question officielle du régime. Et encore aujourd’hui, toute perspective d’action politique de la classe ouvrière en URSS en vue de s’approprier et d’exercer le pouvoir est peu probable voire invraisemblable dans un avenir plus ou moins rapproché. L’appareil éducatif et idéologique a joué un rôle non négligeable dans le processus d’intégration de la classe ouvrière, mais aussi, l’amélioration des conditions de vie et la « place » qu’occupe la classe ouvrière dans le système politique soviétique. Modeste, l’amélioration des conditions matérielles de vie et de travail de la classe ouvrière a été, jusqu’à ces dernières années, néanmoins réelle. Le régime politique pouvait donc dans son discours politique s’en prévaloir allégrement, tout comme il a pu le faire d’ailleurs d’une certaine forme de « présence » de la classe ouvrière dans les appareils d’État. Même si les inégalités sont nombreuses et les ouvertures limitées, le discours officiel pouvait s’accrocher à certaines réalités qui apparaissaient comme étant suffisamment solides pour donner au régime une certaine stabilité politique. Les réformes en cours montrent cependant à quel point cette stabilité était fragile ; à quel point aussi sont profondes les aspirations à la démocratie et au mieux être social. Mais, du « socialisme réel », lURSS ne serait-elle pas maintenant en train de basculer sans garde-fous dans un « capitalisme réel » qui pourrait bien rapidement apporter aussi son lot de désillusions [2] ? La question en tout cas est posée.

Que dire aussi des énormes transformations que connaît la Chine depuis le début des années quatre-vingt ! Depuis la mort de Mao Zedong, la nouvelle direction du Parti communiste chinois a engagé la Chine sur la voie de profondes réformes économiques qui n’en finissent pas de surprendre. Justifiées par la nécessité de développer plus rapidement le pays, ces réformes ont conduit les dirigeants à reformuler les cadres théoriques du socialisme chinois, après qu’ils aient constaté l’échec de l’ultra-gauchisme. Mais à quelle relecture du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong y procède-t-on ? Comment se définit cette nouvelle voie du socialisme à la chinoise ? L’expérience est sans doute encore trop neuve pour qu’on puisse porter un jugement serein. Toutefois, comme on s’en rendra compte à la lecture du texte de T.Y. Sun, si la pensée de Mao Zedong, particulièrement la théorie de la continuation de la révolution sous la dictature du prolétariat, ce « troisième jalon du marxisme-léninisme », a exercé une influence décisive sur la Révolution chinoise, tout indique que les réaménagements qui y ont été apportés au nom de la « théorie du stade primaire du socialisme » semblent tout aussi décisifs. Mais, et c’est la question qui apparaît en filigrane dans le texte de T.Y. Sun, que reste-t-il encore de l’héritage marxiste-léniniste et de la pensée de Mao Zedong ? Que reste-t-il encore de socialisme en Chine après les événements de la place Tien an Men ?

Toute interrogation moindrement critique sur la réalité des « socialismes » existants pose la question même de l’opportunité de l’existence des partis communistes, ou tout du moins de la place qu’ils occupent au sein du mouvement ouvrier. L’enracinement des partis communistes dans le mouvement ouvrier paraît d’ailleurs aujourd’hui bien fragile, et cela malgré le fait historique qu’ils aient été, depuis longtemps, au coeur des luttes ouvrières et des luttes de libération nationale.

Que les partis communistes nationaux tentent stratégiquement, comme c’est le cas en Europe, soit de se dissocier des « partis frères » des pays socialistes, comme le font les partis communistes italien et espagnol, soit de capitaliser politiquement sur le « résultat globalement positif » des pays socialistes, comme les partis communistes français et portugais, dans un cas comme dans l’autre, le déclin apparaît historiquement irrémédiable. Il semble bien fini le temps où il suffisait d’évoquer la « terre du socialisme » pour faire vibrer la fièvre révolutionnaire des militants ouvriers et rallier les intellectuels « compagnons de route » à la juste lutte des travailleurs exploités.

Le cas des communistes dans un pays comme le Canada est encore plus désastreux. La proximité des États-Unis n’explique certainement pas complètement un tel échec, dont l’histoire est encore à faire. Le texte de M. O’Sullivan nous présente à cet égard d’intéressantes pistes de réflexion.

Différemment qu’en Occident, le marxisme a exercé en Amérique latine une influence déterminante. Très tôt, dans les années vingt, aux lendemains de la Révolution d’octobre apparaît une pensée originale, avec par exemple José Carlos Mariate au Pérou, Farabundo Marti au Salvador, et s’y développe une tradition de lutte sociale, anti-impérialiste, dans laquelle s’enracine la gauche révolutionnaire. La Révolution cubaine constitue évidemment un tournant capital dans l’histoire du marxisme latino-américain et dans l’histoire de l’Amérique latine tout entière. Mais, la force des différents courants du mouvement ouvrier qui se réclament du marxisme et du socialisme en Amérique latine, c’est le front uni, cette solidarité d’action, cette tradition de lutte commune, qu’un tel front peut opposer à l’ordre social régnant et aux oeuvres de l’impérialisme américain.

Projet inachevé, le marxisme en théorie et en politique n’en laisse pas moins un certain nombre de questions ouvertes, sans réponses. Ainsi en est-il de la question des femmes qui se pose à la théorie et à la politique. En effet, rien n’est plus hostile au féminisme comme mouvement autonome et comme question sociale spécifique que la conception marxiste de la lutte des classes, comme l’affirme si bien en 1910 Lydia Pissarjevsky dans son ouvrage Socialisme et féminisme. Pour l’auteur du Manifeste communiste, la lutte des classes forme la trame de l’histoire, et toute bataille qui n’est pas directement menée contre le capitalisme n’est qu’une « déviation »... Le Manifeste témoigne on ne peut plus clairement des difficultés du marxisme à traiter de la question des femmes autrement qu’au travers de la lutte des classes, autrement qu’en réduisant le patriarcat au statut de question connexe à la lutte des classes. C’est tout le féminisme, ses luttes et ses manifestes qui ont été ignorés par le célèbre Manifeste de 1848. Aussi, il n’est pas étonnant que le socialisme en théorie et en pratique demeure encore aujourd’hui patriarcal. C’est là le propos de M. de Sève. La question des femmes reste, pour Marx et ses successeurs, subsidiaire et rivée au progrès social. À moins d’un effort inouï de jonction nécessaire et égalitaire entre le mouvement féministe et le mouvement ouvrier, la démocratie restera un vain mot de la part des dirigeants socialistes qui ne seront jamais que des oppresseurs.

Sans nécessairement les comprendre, le marxisme a néanmoins permis la réflexion sur les différentes formes « oppression, ne serait-ce pour les féministes qu’en se démarquant du marxisme ; il a exercé une influence indéniable sur les différents mouvements de libération nationale, particulièrement dans l’après-guerre. Comme pour ce qui est de la question des femmes, le marxisme a joué quant à la question nationale un rôle à la fois mobilisateur et tout aussi ambigu. Marx n’a-t-il pas considéré le nationalisme comme une idéologie passéiste et rétrograde ? N’a-t-il pas à l’égard du libre-échange tenu des propos aussi étonnants à première vue, que de clamer que le « système de liberté commerciale » hâtait la révolution sociale ou encore que l’impérialisme britannique, malgré sa barbarie, était porteur de progrès, investi qu’il était d’une mission destructrice de la vieille société et régénératrice sur le plan matériel ? Les textes de Marx sur le colonialisme et l’impérialisme laissent perplexes. Sans les excuser au nom de la jeunesse ni les ignorer, S. Katz apporte un éclairage sur cette question du colonialisme et de l’ethnocentrisme de Marx. L’ambiguïté du rapport entre la question nationale et la question sociale n’en demeure pas moins présente au sein du marxisme, comme le rappelle P. A. Blénald à propos de la Guadeloupe et de la Martinique. La question nationale n’est pas réduite aux dimensions du stalinisme. Le cas du Québec, de la Guadeloupe et de la Martinique sont ici (les textes de L. Favreau et de P.A. Blénald) représentatifs de ce phénomène, y compris de l’évolution des débats afférents. Alors que les « événements d’octobre » au Québec auront pour effet de porter la question nationale sur le terrain de la lutte pour le socialisme, le désenchantement des populations antillaises entourant l’intégration à la France contribuera dans l’après-guerre à recentrer la problématique des luttes vers l’abandon par les communistes de la voie de l’assimilation qu’ils défendaient jusqu’alors.

Les ambiguïtés de l’oeuvre théorique de Marx, aussi bien dans les luttes et les rapports au sein du même mouvement, conduiront un certain nombre de mouvements de libération nationale des pays du tiers monde à trouver leur propre voie, originale et indépendante tant des idées du centre que du marxisme-léninisme. Tel sera notamment le cas du socialisme africain dont M. H. M’Beko retrace les lignes directrices tout en indiquant les limites qu’elle comporte. Rejetant les modèles occidentaux, les tenants du socialisme africain auront comme préoccupation majeure d’enraciner le socialisme au passé précolonial à la recherche du collectivisme traditionnel et des valeurs africaines. Cette « troisième voie » ne sera pas sans contradictions et n’ira pas sans déconvenues. Elle demeure cependant l’expression de la spécificité socioculturelle et, grâce à elle, un consensus national pourra être créé pour la construction des pays au lendemain de leur indépendance nationale.

Voilà quelques-unes des questions politiques et théoriques auxquelles nous renvoie le « marxisme » centenaire. Mais, malgré les nombreuses ambiguïtés théoriques de l’oeuvre scientifique, malgré aussi les désillusions auxquelles a pu conduire la construction du socialisme, peut-on vraiment contourner Marx ? Peut-on encore, et surtout peut-être, y trouver une source d’inspiration et de réflexion à notre époque que, faute de mieux, certains qualifient de postmoderne ?

Peut-être si, comme le suggérait déjà dans ses travaux K. Polanyi, nous revenons à ce qui fut la préoccupation principale de Marx tout au long de son oeuvre, l’Homme, l’Homme dans sa modernité.

Comme tant d’autres intellectuels socialistes, K. Polanyi a longtemps éprouvé un certain malaise devant le déterminisme et le matérialisme historiques. Cela le conduira dans un premier temps à rejeter Marx et le marxisme pour des raisons tout autant de méthode que de philosophie. Lorsqu’il y reviendra plus tard, ce sera pour redécouvrir un Marx, homme de science méticuleux certes, mais surtout un Marx tourmenté par la dégradation des relations humaines et la perte progressive de l’essence humaine dans les rapports marchands. Les textes inédits de Polanyi que nous publions dans cet ouvrage montrent à quel point l’humanisme de Marx, longtemps rejeté au nom de la lutte des classes par ceux qui se réclamaient de sa pensée, pourrait être une voie d’inspiration féconde non seulement pour saisir le caractère profondément aliénant de nos sociétés industrielles, mais aussi pour reconstruire les solidarités sociales à partir d’une vision moderne de l’Homme.

Marx, penseur de l’individualisme moderne ? Cela peut sembler paradoxal au premier abord, sinon scandaleux pour certains, d’associer Marx à l’individualisme. Pourtant Marx n’a-t-il pas, comme le suggérait Louis Dumont dans son livre Homo Aequalis [3], fait du sujet individuel la pierre angulaire de son oeuvre économique et politique ? Ne pourrions-nous pas justement comprendre le succès idéologique de Marx et redonner au marxisme toute son actualité, non pas en espérant en vain le déclin de l’individualisme au profit d’un illusoire « collectif » mais au contraire en retrouvant dans notre engagement collectif l’essence de l’Homme ? Marx, penseur de l’individualisme moderne ? Oui, dans la mesure où, comme le rappellent G. Labelle et J.-M. Piotte, nous nous attachons non seulement au Marx critique radical de la fiction d’un individualisme libéral, idéologie égoïste d’un ordre social déshumanisant, mais aussi au Marx penseur d’un communisme libérateur de toutes les potentialités de l’Homme, seule voie possible pour le sujet individuel de nos sociétés modernes.


[1M. Bakounine, « Lettre au journal La liberté », dans D. Guérin, Ni Dieu ni Maître. Anthologie de l’anarchisme, Paris, Maspero, 1970, t. 2, p. 7.

[2Voir à ce sujet C. Julien, « Voyage au pays du capitalisme "réel" », Le monde diplomatique, février 1990.

[3L. Dumont, Homo Aequalis, genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1977.

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