Jean-Claude Simard, professeur retraité de philosophie, est chercheur à la Chaire Unesco d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique, UQAM

Hong Kong et la nouvelle donne chinoise


Le 28 mai dernier, un comité de l՚Assemblée nationale populaire de Chine a reçu le mandat de rédiger un projet de loi qui outrepassera le pouvoir du LegCo, le Conseil législatif de Hong Kong, en modifiant la constitution de l՚ex-colonie britannique. On interdira le terrorisme, mais aussi la sédition et la subversion, entendus en un sens très large. Cette initiative liberticide érodera l՚état de droit, les libertés individuelles, le parlement élu et l՚indépendance du système judiciaire. Pourtant, l՚accord sino-britannique en vigueur depuis la rétrocession de 1997 est valable jusqu՚en 2047 et il devait garantir une semi-autonomie à Hong Kong, en vertu du principe « un pays, deux systèmes ». Comment mettre en perspective cette loi sur la sécurité nationale, qui viole clairement les obligations du gouvernement chinois ? On peut bien sûr évoquer les tendances autoritaires de Xi Jingping ou les manifestations monstres de 2019, mais ce sont là des explications insuffisantes.

Trois facteurs lourds ont créé une dynamique favorable et donné le feu vert au gouvernement chinois.

Le premier est lié à l՚affaiblissement des États-Unis sous Donald Trump. À cause de son isolationnisme politique et de son protectionnisme économique, notre voisin du Sud s՚éloigne chaque jour davantage de ses nombreux alliés. Pendant ce temps, la Chine forme sans cesse de nouveaux partenariats, qu՚il s՚agisse de l’Organisation de coopération de Shanghai, dont l՚Inde et le Pakistan sont devenus membres en 2017, ou du projet pharaonique des nouvelles routes de la soie, qui, après avoir fédéré l՚Asie centrale et une partie de l՚Afrique, a maintenant pris pied en Europe. En mars 2019, l’Italie du gouvernement Conte est en effet devenue le premier pays du G7 à signer un large éventail d՚accords dans divers secteurs stratégiques touchant entre autres la logistique et les infrastructures maritimes et terrestres.

À cette superpuissance économique et politique, la Chine ajoute un soft power croissant. En 2009, peu après les Jeux olympiques de Pékin, l՚ancien dirigeant Hu Jintao avait lancé la Grande Stratégie de propagande externe, dotée d՚un budget astronomique de 540 G de yuans (76,5 G US$). Son objectif est de promouvoir le point de vue officiel du gouvernement chinois à travers le monde, d՚imposer sa narration des événements, comme le disait clairement Xi Jinping dans un discours à la National Conference on Ideological Advocacy Work, peu après son entrée en fonction, en 2013. Pour étendre son impact idéologique, le gouvernement chinois dispose du China Global Television Network, qui transmet généreusement son point de vue, et de China Radio International, qui diffuse maintenant en 43 langues. La promotion intensive du tourisme international en Chine, devenue, après la France, la deuxième destination mondiale, va dans le même sens. Ici au Québec, on a vu comment Sinorama, maintenant en faillite, organisait, en quantité industrielle et à des prix défiant toute concurrence, de longs séjours idéologico-touristiques dans l՚empire du Milieu.

C’est également dans ce contexte qu՚il faut situer la multiplication des Instituts Confucius à travers le monde. Consacrés à la promotion du mandarin et de la culture chinoise, ils relèvent d՚un organisme gouvernemental, le Bureau de la Commission pour la diffusion internationale du chinois, basé à Beijing. On en compte maintenant plus de 500 à travers le monde. Chargés de relayer l’image d’un pays pacifique et harmonieux, à la fonction civilisatrice, ils visent à étendre le soft power chinois. C՚est pourquoi ils interdisent les points de vue dissidents sur des sujets sensibles, tels la normalisation forcée du Tibet, la répression féroce des musulmans ouïghours ou encore la situation à Hong Kong. Aussi, en 2013, l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université, bientôt suivie en 2014 par l’American Association of University Professors, a suggéré de rompre les liens avec ces Instituts. Depuis, certains pays occidentaux ont commencé à les fermer lorsqu՚ils se montrent trop partisans.

Le troisième et dernier facteur favorable est lié à la pandémie actuelle. Tant les États-Unis que les autres pays occidentaux ont besoin de toutes leurs ressources pour lutter contre ce terrible fléau. La Chine en profite pour publiciser des chiffres surréalistes. 83 000 cas officiels, soit deux fois moins que par exemple la France, dans un pays qui compte vingt et une fois plus d՚habitants, et alors que la Chine a nié le problème pendant deux mois, laissant la maladie se répandre librement, tandis que la France s՚y attaquait dès le début, c’est absolument impossible. Cependant, comme le Grand Firewall numérique permet à la Chine de contrôler le web sur son territoire, la libre circulation de l՚information constitue le cadet de ses soucis ; pour ce pays, l՚information constitue en effet un outil politique parmi d՚autres. Faut-il s՚étonner de voir la Chine figurer tout au bas de la liste du World Press Freedom Index, au 177e rang sur 180 pays ? Parlant d՚outil politique, les chercheurs de Recorded Future, une entreprise américaine de cybersécurité et d՚analyse des données sur le web, ont noté que, depuis la fin février, le gouvernement chinois a cherché à infléchir le récit de la pandémie véhiculé par les médias sociaux : d՚abord source du problème, le pays serait soudain devenu le leader mondial en matière de lutte contre la maladie. En somme, les autorités de Beijing veulent faire de la pandémie un outil supplémentaire en faveur du soft power national. Là réside justement ce que certains ont appelé la diplomatie du masque : donner une image positive du pays et laisser croire que son modèle politique est plus efficace que les démocraties occidentales, tout en fournissant du matériel médical à certains pays.

Inspirés par le classique Art de la guerre de Sun Tzu, les stratèges de Beijing dévoilent maintenant leurs véritables intentions et jouent du muscle, car, désormais, ils croient pouvoir le faire impunément. Comme elle est devenue une superpuissance, qu՚elle jouit d՚un prestige croissant et qu՚elle transforme le contexte de la pandémie en une occasion favorable, la Chine peut se permettre de renier ses engagements envers Hong Kong. Pour l՚ancienne cité-État, l՚avenir paraît bien sombre.

Auteur
Jean-Claude Simard,
enseignant retraité de philosophie



Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

Jean-Claude Simard